Le théâtre comme incubateur, voici le « pari » d’Ex Machina : « devenir le laboratoire – l’incubateur – d’un théâtre qui puisse toucher les spectateurs du nouveau millénaire ». Selon le Dictionnaire historique de la langue française, employé comme nom, le mot « incubateur » a le sens de « couveuse artificielle pour bébés prématurés ». Ex Machina est un théâtre qui vit, mais aussi prépare, voire anticipe des événements, des inventions et des usages nouveaux d’objets ou d’inventions. Il fait vivre aussi, incarner des formes et des idées partout dans le monde.




Voici les réflexions de Charles-Étienne Tremblay, président et fondateur de Tregenuity, sur son entretien privilège avec Robert Lepage le 22 octobre 2015 à l’École Polytechnique de Montréal.


« Penchons-nous sur le processus de création de Robert Lepage »

L’improvisation

Mettre en scène sa réception – De guide à voyageur

Dès août 1986, huit ans avant de fonder la compagnie de production multidisciplinaire Ex Machina (1994), dans une improvisation de plus de neuf minutes treize secondes (9 :13) intitulée «New York : illusion et réalité» (voir un extrait), Robert Lepage donne le ton à sa carrière de comédien, cinéaste, metteur en scène et auteur scénique. Dans cette improvisation où il incarne une Statue de la Liberté qui occupe la fonction de guide touristique, Lepage revisite, en français, des rues et des lieux symboliques de New York (Harlem, 42e puis 5e avenues, le World Trade Center, Coney Island), imitant au passage des diplomates italiens, allemands et asiatiques de l’ONU, puis se moquant du funambule français qui a traversé l’espace entre les deux tours du World Trade Center (« Ah merde! J’ai réussi ») et de King Kong en tant que symbole culturel (‘‘Anyway, they are gonna do a remake of this film’’), et ce, tout en conservant un accent américain.


Crédits : voir.ca

L’improvisateur met ainsi carrément en scène, intuitionne, sa réception; il la «couve», se fait incubateur de théâtres, donc de publics, il n’y en a pas qu’un seul – le public et la LNI (Ligue Nationale d’Improvisation) le regardent alors comme un phénomène. Alors qu’il est encore plus question, avec l’improvisation de 1986, d’un prélude à l’innovation de rupture en arts de la scène, de la remise en question du jeu d’acteur au nom de quelque chose de plus grand. La question se résume alors à ceci : Le talent est là et ne demande qu’à être exploité, mais être joueur étoile adulé par la LNI et son public, est-ce suffisant pour stimuler la créativité et faire de la créativité un levier pour l’innovation – à plus forte raison, quand on ne vise pas que le Québec ou le Canada?


L’intuition du capitaine


Pour pousser plus loin son intuition, l’intuition même du gestionnaire-entrepreneur à succès, l’artiste de Québec devait réutiliser l’improvisation pour la dépasser; passer de guide à voyageur, en fait : conscient du mensonge dans lequel il risquait de s’enfermer en tant que guide touristique d’un New York figé en un jeu, refusant de jouer avec des signes dont la répétition est assurée par toute une machine médiatique, Lepage a préféré se faire voyageur ou « intégrateur » de cultures, à l’instar du Japon (Bureau, op.cit., p. 181-187). Le Japon est en soi une espèce de culture-pont entre Orient et Occident. Si, à Ex Machina, le jeu et le talent d’improvisateur demeurent là, c’est surtout en tant que « ligne de risque » (Michel Vaïs, dans jeu. Revue de théâtre, 137, numéro « Impro », 2010.4, p. 69). Risque à la japonaise partagé avec une équipe dont M. Lepage est, selon un mot prononcé par ce dernier le 22 octobre 2015, le « capitaine ».

Lepage à Polytechnique

Une ligne de risque


Comme environ 80% des revenus d’Ex Machina servent à des festivals internationaux partout dans le monde, la compagnie doit non seulement intégrer différentes cultures et différents publics, mais aussi les esthétiques et les environnements adéquats, voire dominer un nombre maximal d’environnements : le «Moulin à Images», à Québec, réussit à dominer un environnement physique à partir d’un défi architectural.




Crédits : lacaserne.net


Pour arriver à une telle réalisation, qui va au-delà de l’élaboration d’un (simple) design, Lepage et son équipe ont dû penser, durant la fondation de la firme, à sans cesse construire des réseaux entre arts, sciences et métiers : « Les créateurs d’Ex Machina croient qu’il faut mêler les arts de la scène, comme la danse, le chant lyrique et la musique, avec les arts d’enregistrement, comme le cinéma, la vidéo et le multimédia. Qu’il faut provoquer des rencontres entre scientifiques, entre peintres de décors et architectes, entre artistes étrangers et québécois. » (Extrait du site web d’Ex Machina, déjà cité.)


Pour provoquer ces rencontres, incluant nombre incubations, et les mener à bien, il faut être un « capitaine » – pas comme Christophe Colomb, précise Lepage le 22 octobre 2015 -, dont l’intuition relève d’une  « démarche beaucoup plus «Renaissance italienne» » : « … je me rendais compte que c’était pas juste le jeu qui m’intéressait, que c’était une affaire beaucoup plus globale, que c’était une démarche beaucoup plus «Renaissance italienne». C’est pas clair si tu es «médecin», «architecte», «ingénieur» ou «artiste»; d’abord que tu sois tout ca, puis que tout ça s’informe. Déjà, j’avais cette intuition-la. » (Entrevue avec S. Bureau, op.cit., p. 79.)


Le temps de l’œuvre et le capital humain


Cette intuition-là est basée sur un respect, et de l’œuvre, et du capital humain (l’équipe) en jeu. Les conditions de travail sont bien sûr adaptées à cette ligne de risque, qui dépend d’un «rendu» (rendering), ou temps de gestation de l’œuvre. Chez Ex Machina, on crée des choses «à l’intérieur de huit à dix semaines» et on étend ce temps, parfois sur deux ans, pour « prototyper » les improvisations et les discussions (Robert Lepage). On ne travaille pas l’après-midi, plutôt le matin, le soir on voit des spectacles, et on ne se voit pas pendant des mois.



Crédits : facebook.com


Ce mode de travail, d’une part, freine tout potentiel sentiment de plafonnement de carrière : il n’y a aucun plafond, parce qu’Ex Machina travaille sur du long terme (plusieurs années pour avoir le bon «rendu» et pour que « le show » « raconte » ce qu’il doit raconter); ce long terme est à la fois «du sculptable» et «du concret» (l’incarnation d’idées en 3D; comment le produit nommé « Oculus rift » par exemple, les lunettes qui font voir en virtuel, aide à enregistrer en studio ou sur les lieux; les coûts de production, etc.).


D’autre part, ce mode de travail respecte le besoin de gestation d’une œuvre. Car l’intuition lepagienne est bienveillante à l’égard du public – à l’opposé de beaucoup de compagnies de théâtre qui, consciemment ou inconsciemment adeptes d’une « culture de l’ignorance », méprisent le public parce qu’elles se posent en expertes. Sachant qu’elle peut être tout et sachant que tout s’informe, l’intuition lepagienne sait faire les gens « se sentir intelligents ». Très lucide, aussi, Lepage voit les professeurs (ceux de la Polytechnique, entre autres) comme des gens qui ne sont pas « au fait de ce qui s’en vient », qui sont en fait pour les étudiants des  «accélérateurs de particules», des catalyseurs d’avancement vers ce qui s’en vient. Ceci dit par celui dont la firme a eu un effet déterminant sur le projet du maire Jean-Paul L’Allier de faire de Québec une ville culturelle majeure au moyen des technologies et du multimédia.



Conclusion : Industrie culturelle et industrie du savoir main dans la main

En ouverture totale sur le monde, intégrant des cultures pour ses spectacles, on découvre, au final, que, lors du processus de création de Lepage, il n’y a pas d’altérité dure qui surgit : si tout est, pour lui, « du sculptable » parce que « ça repousse toujours d’une autre façon », si le «rendu» s’arrête seulement en raison du fait que l’acrylique a séché, le seul vrai obstacle potentiel demeure la scène. Durant son entretien avec la Polytechnique, l’artiste explique qu’il lui arrive de faire appel à ses «whiz kids» pour contacter la personne qui a inventé la technologie qu’il lui faut pour tel spectacle.

Une leçon essentielle à retenir, contrairement à ce que laissent entendre certaines cultures solitaires du leadership : on est peut-être d’abord enregistré, au Québec, à titre de représentant ou agent unique (sole trader), mais c’est grâce aux autres – incorporé (inc.), mais surtout incarné – qu’on finit par savoir si et comment ça représente réellement. Avant et pendant le processus de création, c’est l’exploration d’un non-savoir profondément humain. Car il y a quelque chose de spirituel, dans le non-savoir comme dans l’enseignement! Il faut savoir partager cette part spirituelle avec le public, qui est aussi un client – car il est bien question d’une industrie en fonction d’une clientèle, qui en contient souvent plusieurs – et qui a ses propres perceptions du spectacle, scène physique ou non (écran).


Tout l’entretien du 22 octobre 2015 et sa faculté de synthétiser le processus de création selon Robert Lepage se tient peut-être dans la distinction, très précieuse, de M. Lepage lui-même entre « communier » et « communiquer » : qui ne travaille pas à modifier des usages, à s’approprier des socialisations (à l’école, en famille, etc.), hors des réseaux sociaux virtuels aussi; qui ne cherche pas à créer un ou des «marchés-niches», donc à faire de l’innovation « de rupture », et non seulement de l’innovation « incrémentale », le nez collé sur ce qu’un autre fait déjà, se condamne à ne pas voir la vie qui aurait pu être dans celle qui est. Et de ne pas se rendre à bon port. La stratégie d’innovation importe quand on a décidé de rejeter le confort, tout à fait relatif depuis déjà plusieurs années, du salarié. Et, en termes de stratégies, qui sont autant de formes de vie, de contraintes et de règles à l’intérieur de jeux que l’on joue, Capitaine Lepage agit différemment de la plupart des Québécois, artistes ou non.

L’équipe de Tregenuity guide ses partenaires en projets (enfants, adolescents, adultes) dans la réalisation de leur plein potentiel.