Relève entrepreneuriale : le choc des générations

Relève entrepreneuriale : le choc des générations

Se
basant sur l’analyse de 20 cas concrets, deux chercheurs de l’Université Laval
se penchent, dans un nouvel ouvrage, sur le délicat sujet de la relève entrepreneuriale.
Véritable épreuve, mal préparée, aux conséquences sous-estimées, cette relève
prend souvent la forme d’un conflit de générations.

Solange
n’a pas le profil d’une entrepreneure. Mais cette microbiologiste a
décidé voici quelques années de s’impliquer dans l’entreprise qui l’avait
engagée. Un peu. Beaucoup. Et toujours passionnément. Au point de se retrouver
aujourd’hui à la tête de cette société, aux côtés de deux associés. « J’ai
découvert que racheter une entreprise ne se faisait pas sans souci. Le
financement, notamment, est particulièrement complexe. Surtout pour des novices
qui n’avaient pas forcément l’intention de se lancer dans cette aventure… »

La
relève entrepreneuriale est un sujet techniquement difficile, humainement
délicat et pourtant relativement peu étudié. Dans leur
ouvrage dévoilé cette semaine, deux professeurs de l’Université Laval tentent de mieux définir et
cerner cette réalité à travers les parcours de 20 entrepreneurs de la région.
« Nous souhaitions analyser la relève entrepreneuriale du point de vue des
générations X et Y », précise Yvon Gasse, professeur émérite.

Génération X mieux accueillie

Lorsqu’on
analyse les motivations à entreprendre des 20-35 ans, la génération Y, on
s’aperçoit qu’ils rêvent d’une entreprise à leur image, technologique et durable,
collective et ouverte. Elle doit présenter un bon potentiel d’innovation et de
créativité et être orientée sur le monde. 
« Nous
sommes face à un joli cas de conflit de générations », poursuit le Pr
Gasse. « Les cédants, généralement plus âgés, ne se retrouvent pas dans
cette description, dans ces objectifs. Ils ne font pas entièrement confiance à
la génération Y. Elle arrive avec trop d’enthousiasme peut-être, trop de
nouveautés. Le cédant sait aussi qu’il va devoir financer une partie de
l’affaire et il ne veut pas prendre de risque avec son fonds de retraite. Il y
a aussi toute la question de son nom, de sa réputation. »

« C’est
aussi un problème identitaire », enchaîne Maripier Tremblay, professeure
agrégée. « Le cédant réalise que son entreprise, son ‘bébé’, va
appartenir à quelqu’un d’autre. Certains vont parvenir à faire une transition
en continuant à s’impliquer, comme mentor par exemple ; d’autres n’en
seront jamais capables. »

Les
entrepreneurs de la génération X ont des attentes différentes. Plus âgés (35-46
ans), ils rêvent d’une entreprise qui leur permettra d’exploiter pleinement
leurs compétences et expériences, ils recherchent un motif de fierté et une
certaine stabilité financière. « En général, les cédants sont plus ouverts
à l’idée de voir leur entreprise atterrir dans les mains de la génération
X : ils ont le réseau, l’expérience et l’argent », analyse la titulaire de la Chaire en Entrepreneuriat et Innovation.
Les
deux chercheurs notent que l’un des principaux obstacles est la difficulté à
mettre en contact cédants et repreneurs. Au Québec, le Centre de Transfert
d’Entreprises permet aux repreneurs et aux cédants de s’inscrire sur une
plateforme, afin de favoriser les rencontres. Des chiffres récents révèlent que
pour 2 400 repreneurs inscrits, on ne trouvait que 216 cédants. « Les
cédants ne veulent pas toujours rendre publique leur envie de céder
l’entreprise, ils ne veulent pas trop en dire car ils ont peur de laisser
croire que leur entreprise ne fonctionne pas », glisse Yvon Gasse. « La
moitié des propriétaires préfèrent fermer plutôt que de transférer. »

Plus facile en famille?

D’aucuns
seraient sans doute tentés de croire que la relève s’avère plus aisée dans un
contexte familial. « Détrompez-vous », sourit Maripier Tremblay.
« Dans bien des cas, c’est même l’inverse. Le lien familial peut, certes,
pousser à la persévérance mais l’aspect émotif est bien plus présent. » Au
Québec, environ 30% des PME familiales passent le cap de la première génération,
à peine 10% celui de la 2
ème génération. « Devenir dirigeant à
la place d’un père ou d’une mère est particulièrement délicat, on ne veut pas donner l’impression de les pousser dehors. »

La
relève entrepreneuriale est donc une dynamique complexe et un projet de longue
haleine. « Une lourde épreuve bien souvent sous-estimée », conclut
Yvon Gasse. « 83% des propriétaires pensent être capable de transférer en
moins de trois ans, mais selon les experts, cela prend en moyenne sept
ans. »

 

Mariepier
Tremblay et Yvon Gasse, « Relève entrepreneuriale : le parcours de 20
entrepreneurs », édition JFD.



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